Mamay: le paradis glacial du ski de rando en début d'hiver

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Почему, ou Potchemu en alphabet latin, est la traduction Russe de POURQUOI. C'est en effet une question qui est revenue souvent lorsque nous avons dit à nos entourages que nous partions skier en Sibérie. Le froid extrême, la taïga plate et monotone, les goulags communistes, voilà à peu prêt tout ce que nous connaissions de cette région immense de Russie, qui renferme en réalité des lieux absolument magnifiques pour notre activité. Il est d’ailleurs probable que vous n’aviez jamais entendu parler de la vallée de Mamay, en Bouriatie, qui est pourtant un spot incontournable qui regorge d'itinéraires pour le ski de rando en Sibérie.

Film Complet

Destination Bouriatie

Décembre 2018, l’hiver tarde à arriver sur nos massifs. Les domaines Pyrénées sont verts, les Alpes sont un peu plus chanceux, mais ce début d’hiver ne fait pas vraiment rêver, avec aucune précipitation à l'horizon. Nous continuons à suivre l'évolution de la météo, mais sans inquiétude pour le moment. En effet, sous l'impulsion de notre ami Yannick Besançon, nous avons pris l'option de partir en Sibérie avant le début de l’hiver en France. Un pari qui se révélera payant.

Nous sommes quatre skieurs dans l'aventure : Yannick, Enki Hediard, Julien Colonge et Rémy Maisonnave. Nous ne nous connaissons pas très bien, nous nous sommes simplement croisés lors de divers festivals de films de ski quelques mois auparavant. Nous n’avons même jamais skié ensemble, mais nos quelques échanges avant le voyage prouvent que nous avons une vision commune du ski. Nous partons donc ensemble vers l’inconnu, faisant confiance aux histoires de poudreuse Sibérienne assuré par Yannick.

A Irkutsk, sur la rive Est du lac Baïkal, Sasha, notre cadreur, et Stepan, notre guide, nous attendent de pied ferme. La température sur le tarmac donne le ton du séjour : -12°C et un vent vif pour un ressenti bien en deçà. Sasha nous dit qu’il ne fait pas froid. Mais quelle idée de venir ici, alors qu’il fait 20°C en France ??! Yannick, lui, est habitué et ne s’en étonne plus. Pour les trois autres, le choc est violent. Julien découvre également avec bonheur le choc linguistique grâce aux divers appels vers la compagnie aérienne afin de localiser ses bagages, égarés lors d’un transfert..

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Afin de nous familiariser avec l’endroit, nous roulons jusqu’à la petite ville de Listvianka. Il neige, les paysages sont en noir et blanc, c’est même un peu lugubre. Arrivés sur la berge du Lac Baïkal, le vent nous glace jusqu’aux os. Nous nous dirigeons vers le marché traditionnel où nous dégustons de l'omoul fumé, un salmonidé endémique du lac. Les locaux portent des toques et des manteaux en fourrure, pas de doute, nous sommes bien arrivés en Sibérie. De retour à Irkutsk, nous faisons les courses et profitons d’une nuit dans un appartement surchauffé pour emmagasiner de la chaleur pour la suite de notre semaine. Au réveil, la température est encore descendue, mais bonne nouvelle, les bagages de Julien ont été livrés. Nous pouvons donc prendre la route qui contourne la rive sud du lac Baïkal jusqu’à la ville de Vidrino, où les choses sérieuses pourront commencer.

Ces quelques heures de route représenteront la partie la plus stressante de notre voyage, car les camions surchargés roulent à tombeau ouvert sur la route enneigée, dépassant sans se préoccuper de notre voiture arrivant face à eux. La carcasse de l’un d’eux, gît, éventrée, sur le bord de la route. Enfin nous arrivons, vivants.

Nous voici au bord de la Snejnaïa, ce cours d'eau qui sépare la région d'Irkustk de la Bouriatie. Nous descendons des voitures, prêts à nous faire tracter par les motoneiges sensées nous emmener jusqu’à la vallée. Malheureusement, celles-ci sont hors service, et c’est donc à ski que nous allons remonter les 16km qui nous séparent de notre cabane. Le soleil est en train de se coucher, c’est donc de nuit que nous nous enfonçons dans cette forêt. Nous rejoignons finalement notre palace, une simple cabane en bois (situé à 900m d'altitude) équipée d’un bon poêle et d’une table au rez de chaussée, et de notre dortoir au-dessus. Mais qui a eu l’idée de venir l’installer ici ?

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Une aventure humaine

Stepan nous explique alors les origines de la pratique du ski à Mamay. Quelques pionniers du freeride russe ont commencé à venir skier dans cette vallée plus de 25 ans en arrière. Ils avaient en effet remarqué que les précipitations étaient abondantes de ce côté du lac Baïkal avant que celui-ci ne soit gelé. Défiant le froid extrême, ils installaient leur matériel de bivouac afin de profiter de ces espaces vierges. Puis, le « Kung », un simple conteneur encore sur place aujourd’hui, fut installé au fond de la vallée, faisant office de première habitation. Aujourd’hui, parsemées discrètement dans la forêt, ce n'est pas moins d'une quarantaine de chalets et cabanes qui ont été bâties sur le site. Heureusement pour nous, les conditions de vie ont bien évoluées, tout en conservant ce côté authentique et respectueux de la nature.

Le lendemain matin, nous regardons tout d’abord le thermomètre : -25°C. Cela ne refroidit néanmoins pas notre envie de découvrir enfin cette neige japonaise que Yannick nous a vendue. Notre première journée est un réel apprentissage du froid : tout gèle quasi instantanément, même la vapeur du thé « chaï » sur notre écran de masque. Une erreur de débutant qui peut vite pourrir une journée. Nous arrivons en haut du premier run en ne tenant plus en place. Nous laissons la première trace à Yannick, notre Diédouchka (grand-père). Il crie de bonheur de faire ses premiers virages de la saison dans de telles conditions. Nous l’imitons en suivant : la neige est ultra légère, on en a jusqu’aux cuisses. C’est absolument incroyable de commencer la saison de cette façon, à l’autre bout du monde, dans une vallée perdue, et avec 60cm de neige fraîche.

Cependant, Stepan, Sasha et Yannick ne semblent pas totalement satisfaits. Ils nous informent que l’enneigement est décevant, et qu’il manque presque la moitié par rapport à un hiver normal. Nous ne ferons pas les difficiles, nous sommes plus qu’heureux d’être là, avec une telle quantité de neige et un groupe d’amis qui se forme. En effet, les conditions de vie spartiates nous sortent de nos zones de confort et créent rapidement un véritable esprit de groupe : il faut être solidaire pour aller chercher de l’eau à la rivière, allumer le feu, faire à manger… Nous avons tout de même le luxe d’avoir un groupe électrogène tous les 2 jours pour recharger les batteries de la caméra de Sasha. Dans ces conditions, chacun révèle sa vraie nature et nous, qui ne nous connaissions pas, partageons vite des moments forts. Ce voyage en ski est aussi une véritable aventure humaine.

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Neige japonaise & Forêt canadienne: l'eldorado du ski de randonnée

Le deuxième jour, nous partons pour l’autre versant de la vallée, juste au-dessus de notre maison. Il neige pendant toute la montée. Une fois arrivés en haut, la Russie nous offre pendant quelques minutes une vue sur le Baïkal. Au delà des eaux d’un bleu profond, on distingue même la rive Est, à plus de 70km. Des panaches d’évaporation sont visibles à sa surface : l’air froid se charge d’humidité au passage au-dessus des eaux plus chaudes. Cette humidité est redéposée sous forme de neige quelques dizaines de kilomètres plus loin au passage de la chaîne de montagne, où se trouve notre vallée. Transis de froid après quelques minutes, il est temps de profiter de notre nouveau run. Julien a opté pour les skis Bakan 116 montés avec des fixations Plum Yak. Quand à Rémy, c’est en Slap 122 et low-tech Telemark qu’il évolue. Des montages qui permettent de profiter de cette neige profonde et de remonter efficacement avec un minimum de manipulations. Ici dans les sacs compte tenu de l'épaisseur de neige, couteaux et crampons sont inutiles.. Nous remontons une fois, deux fois, trois fois, jusqu’à ce que la nuit nous indique de rentrer à la cabane.

Sans eau courante, la solution pour se laver consiste à aller au bania, le sauna russe. Après avoir sué autour d’un poêle à bois pendant une dizaine de minutes, nous sortons dans la nuit glaciale à la lumière des étoiles pour nous jeter dans la neige. Un moment vivifiant qui nous permet ensuite de passer une nuit paisible au chaud et de recharger les batteries pour affronter le froid du lendemain.

Au matin, il fait toujours aussi froid, mais le vent du Nord-Ouest s’engouffre également dans la vallée. Les arbres se balancent au gré des bourrasques, et il est impensable de monter sur les mêmes sommets que précédemment, au risque de s’exposer rapidement à des gelures (qui peuvent vite mal tourner compte tenu des secours). Nous restons donc au cœur de la forêt, entre quelques conversions des lignes de pillows nous attendent. Certains ont des formes étranges et s’affaissent lorsque l’on passe dessus: il s’agit d’énormes cèdres rampants recouverts de neige, des buissons impénétrables l’été, un véritable cauchemar pour les ours ! Après deux courtes descentes, le froid est vraiment pénétrant, et nous ramassons du bois afin de nous réchauffer autour d’un feu. Les arbres sont tellement secs qu’il suffit de taper dans une branche pour qu’elle se brise net ! Après quelques minutes, le feu démarre enfin, quel bonheur de réchauffer nos doigts près des flammes ! Nous en profitons également pour faire sécher nos peaux de phoque, réchauffer nos chaussures et tout notre équipement avant d'effectuer une dernière remontée pour rentrer au chaud.

Ce soir-là, Sasha et Stepan tentent de nous apprendre le Durak, un jeu de cartes bien connu en Russie (durak veut dire imbécile). C’est peine perdue. Est-ce la fatigue ou le froid qui ramollissent nos cerveaux ? Nous ne comprenons absolument rien, et il nous faudra un second voyage au Kamchatka plus tard dans l’hiver pour enfin comprendre les règles. Les incompréhensions provoquent de grands fous rires et c’est de bonne humeur que nous allons nous installer dans nos duvets.

Au matin, nous entendons que le vent s’est encore renforcé, et qu’il neige toujours de fins cristaux malgré les températures extrêmement basses. Nous passons la matinée au chaud et à ranger la cabane. Les températures assez froides de ce début d’hiver ont nécessité d’alimenter fréquemment le poêle, et les bûchers viennent à manquer. Nous décidons donc d'écouter les conseils de Yannick et d’aller couper du bois dans la forêt. Nous sélectionnons un grand arbre mort que nous abattons à la hache. Cela a le mérite de réchauffer ! Quelques locaux nous viennent en aide pour débiter les rondins à la tronçonneuse. Personne n’a envie de passer trop de temps dehors. Après avoir rentré notre bois, l’envie de skier est trop forte malgré le froid. Yannick décide de rester au chaud à manger des Zephirs (sorte de meringues), tandis que les autres partent faire un run en forêt avant la tombée de la nuit.

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Le cadeau du Baïkal

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Depuis le début de la semaine, il neige quasiment sans discontinuer. Nous avions repéré à Irkutsk une fenêtre météo pour notre dernier jour de ski. Nous nous couchons donc tôt avec l’idée de profiter du moindre rayon de soleil de cette dernière journée. Au matin, nous regardons tous par la fenêtre comme des enfants attendant le père Noël. Il nous a bien amené le cadeau dont nous rêvions : les étoiles sont visibles dans le ciel, la clarté du soleil également. Il est temps pour nous d’enfin skier face à ces paysages exceptionnels en toute sécurité (le niveau de risque d'avalanche semble peu élevé avec une couche de poudre froide et homogène de haut en bas). Personne n’a pu monter sur les sommets les jours précédents, toutes les faces sont immaculées, et les arbres, plâtrés de neige, prennent des formes insolites et majestueuses. L’un ressemble à un monstre, l’autre à un renne, l’un y voit une sorcière, l’autre un pangolin ! La nature titille notre imagination et notre créativité aujourd’hui ! Cela tombe bien, car nous devons filmer encore quelques séquences pour notre film. Arrivés au sommet, Sasha peut enfin sortir le drone : la vue est à couper le souffle. D’un côté, la vallée entière se dévoile sous nos pieds, une alternance de pentes et de forêts magnifiques, et de l’autre, le Lac Baïkal, immense, qui s’étend à perte de vue vers le Nord. Dans les prochaines semaines, il se transformera en véritable patinoire géante, avec plusieurs mètres de glace transparente sur laquelle les camions pourront circuler. La glace permet de désenclaver certains villages, dont l’économie ressuscite pendant quelques mois.

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La technique de Sasha est bien rodée pour utiliser au maximum les batteries de ses appareils dans le froid. Installé dans un trou dans la neige, recouvert d’une bâche et avec quelques bougies pour réchauffer ses doigts et l’électronique, il commande le drone au dessus de nos têtes. Pour nous quatre, les rotations s’enchaînent, plus folles les unes que les autres. Nous décidons même d’attendre le soleil couchant sur la crête, au fond d’une tranchée de neige creusée à la fois pour nous réchauffer et nous protéger du vent qui revient. La lumière décroît, et les montagnes environnantes s’habillent d’or, contrastant avec les teintes violettes prises par le Baïkal. Une fin en apothéose pour un trip aussi inattendu qu’exceptionnel.

Nous nous connaissions très peu avant de partie. Ce séjour à Mamay a été plus qu'un voyage physique, mais également une belle aventure humaine. La naissance d’un groupe soudé autour d'une même passion : la freerando, que se soit en ski ou en télémark. Encore préservé du tourisme de masse et des infrastructures des stations modernes, Mamay respire l’authenticité, vierge de tout itinéraire balisé. Chacun sait pourquoi il vient ici, et sait également qu’il ne peut pas y venir seul car la nature est plus forte que tout. Des aspects que nous avons souvent oublié dans la plupart des stations modernes, où la nature est pliée à nos exigences.

Nous adressons un grand coup de chapeau à nos photographes et cadreurs Stepan et Sasha, pour leur gentillesse, leur bienveillance et leur bonne humeur. Malgré les conditions extrêmes, c’est grâce à eux que le film POTCHEMU a vu le jour. Diffusé à l’automne 2019, ce film raconte pourquoi la Russie est un pays à visiter et parcourir à skis, en s’affranchissant des préjugés liés au passé politique de ce pays.

Et enfin, un énorme merci à Yannick, pour nous avoir rassemblés, et sans qui ce voyage n'aurait pu être réalisé.

Texte: Julien COLONGE / Rémy MAISONNAVE

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