le skieur qui poursuit pour deux
UN ENTRETIEN AVEC JULIEN COLONGE, INGÉNIEUR EN GÉOPHYSIQUE ET GUIDE DE SKI DE RANDONNÉE, QUI CONTINUE DE POURSUIVRE L'EUPHORIE DE LA MONTAGNE APRÈS LA PERTE DE SON FRÈRE DANS UN ACCIDENT AU CHILI. ENTRE DEUIL, TRANSMISSION ET OBSESSION INTACTE.
Il y a des duos que la montagne forge mieux que n'importe quoi d'autre. Julien Colonge et son frère Pierre formaient l'un de ceux-là. Ensemble, ils avaient fondé Ubac Images, tourné des projets vidéo du Japon à la Norvège, et rêvaient de monter une agence de voyage pour partager leur obsession du ski de randonnée avec le monde. En 2016, un accident mortel au Chili a tout arrêté. Pierre avait huit ans de moins. Il n'a jamais atteint le sommet de leur projet commun.
Julien, lui, n'a pas arrêté de monter. Installé dans les Pyrénées, ingénieur en géophysique le jour, il organise sa vie entière autour de l'accès à la montagne. Il guide, il partage, il emmène des gens découvrir des spots qu'ils n'auraient jamais trouvés seuls. Ce qui le fait vibrer aujourd'hui, c'est cette étincelle dans les yeux de quelqu'un qui découvre une face cachée, un couloir secret, une descente qu'on n'oublie pas.
Une conversation avec un skieur qui poursuit pour deux.
Tu as grandi dans les Alpes. Comment le ski de randonnée est-il devenu une obsession ?
J.C. — J'ai grandi à Lélex, en Haute-Savoie, sur le domaine des Portes du Soleil. J'ai beaucoup pratiqué la montagne gamin, avec mes parents, puis au ski club. Au fur et à mesure, j'ai aimé de plus en plus la montagne, et je me suis mis au ski de rando, au freeride. C'est quelque chose que je partageais beaucoup avec mon frangin Pierre. On avait monté ensemble l'association Ubac Images, avec laquelle on faisait beaucoup de projets vidéo, beaucoup de voyages. En 2011, je suis arrivé dans les Pyrénées, et c'est là qu'on a vraiment commencé à mettre en place Ubac Images. On a tourné pas mal de vidéos, en France, à l'étranger. On est allés au Japon, en Norvège, en Islande, dans plein d'endroits divers et variés qui nous ont aussi permis de nous former et d'avoir un autre regard sur la montagne.
Vous aviez un projet commun bien plus grand. Qu'est-ce qui s'est passé ?
J.C. — En 2016, j'avais choisi de prendre une année sabbatique. On avait un projet de partir dans plusieurs pays, repérer des spots et monter une petite agence de voyage pour faire partager cette passion du ski de rando. Malheureusement, ça s'est arrêté beaucoup trop vite. Pierre a eu un accident mortel au Chili, un problème de matériel. Ça a été un énorme coup d'arrêt. Il est parti avant qu'on ait atteint notre objectif de monter cette petite agence de voyage.
Qu'est-ce que Pierre t'a apporté, en montagne et en dehors ?
J.C. — On a partagé cinq ou six années incroyables ensemble. Il m'a apporté énormément de confiance. Il avait huit ans de moins que moi et pourtant il m'a donné des choses que parfois on va chercher chez des personnes plus âgées ou plus expérimentées. Il avait une vision un peu différente de la mienne de la montagne. On se poussait mutuellement. Moi, j'essayais de lui apporter de la confiance sur certaines compétences techniques. On n'a pas pu partager ça assez longtemps, malheureusement. C'était un cadeau du ciel d'être aussi proche et aussi fusionnel. Mais ça n'a pas duré assez longtemps.
Aujourd'hui, c'est quoi qui te fait vibrer le plus en montagne ?
J.C. — Ce vers quoi j'essaie de m'orienter de plus en plus, c'est emmener des gens en ski de rando, organiser des voyages. C'est là où je prends le plus de plaisir, où je partage le plus de choses avec les gens. Ce qui me fait le plus vibrer, c'est de voir cette petite étincelle dans les yeux des gens quand tu leur fais découvrir un spot qu'ils ne connaissent pas. Un spot un peu caché. Ou quand tu emmènes des gens à l'étranger — un petit resto de spécialité japonaise, ou en Norvège quand tu les emmènes skier depuis un bateau. Ce sont des expériences incroyables à partager, et tu en gardes des souvenirs mémorables, que ce soit pour eux ou pour moi.
Le voyage a visiblement une place centrale. Qu'est-ce qu'il t'apporte au-delà du ski ?
J.C. — Ces dernières années, j'ai eu la chance de beaucoup voyager avec mes skis pour découvrir de nouvelles montagnes, de nouvelles conditions de neige, de nouvelles approches. C'est super enrichissant d'un point de vue montagne et ski. Mais voyager, c'est aussi découvrir une nouvelle culture, une nouvelle langue, rencontrer des gens, rencontrer une autre vision de la vie. D'un point de vue développement personnel, c'est génial. Mon rêve, ce serait d'avoir un bateau et de pouvoir partir à tous les spots du monde de cette manière. Je pense qu'on peut difficilement faire plus éco-responsable. Ce ne sera jamais parfait, mais ce serait génial.
Tu es ingénieur en géophysique. Comment tu gères l'équilibre entre le travail et l'obsession ?
J.C. — À la base, je suis ingénieur en géophysique, l'étude des sous-sols. Et c'est vrai que ça n'a pas été simple au début d'arriver à gérer ce travail qui prend beaucoup de temps, ma passion qui prend énormément de temps, et ma vie de couple. Ça a nécessité cinq ou six années de négociation et d'organisation. Ce n'est pas quelque chose qui a été facile d'emblée. Mais je sais que pour être efficace dans mon travail, j'ai besoin de cet équilibre. Et cet équilibre passe par aller faire du sport à l'extérieur, en montagne ou sur l'océan. Dans le Sud-Ouest, il y a tellement de possibilités et tellement de sports qui me passionnent. J'ai besoin de me dépenser physiquement pour être à cent pour cent mentalement quand je suis au boulot.
Ta ligne la plus engagée ?
J.C. — Le couloir de Gaube, face nord du Vignemale, dans les Pyrénées. Une aventure en solo, en mars 2025. Clairement une de celles qui restent gravées.
L'endroit où tu reviens chaque année ?
J.C. — Les îles Lofoten, en Norvège. Il y a quelque chose dans ce mélange d'océan et de hautes montagnes qui me ramène toujours là-bas et qui me met instantanément bien.
Avec qui tu rides le plus ?
J.C. — Guillaume Arrieta. On est devenus pères presque en même temps, ce qui nous a encore rapprochés et a finalement donné naissance à Aita, notre court-métrage sorti en 2025.
Une face dont tu rêves ?
J.C. — La face nord du Taillon, dans le cirque de Gavarnie. Une ligne à laquelle je pense depuis un moment.
Tes skis du moment ?
J.C. — Les UBAC 102. Assez légers pour les longues montées, assez larges pour la poudreuse, et assez solides pour te sentir en confiance dans le raide.
Cet entretien fait partie de One More Line, une mini-série produite par ZAG, suivant des skieurs animés par l'obsession, documentant comment l'addiction à la montagne les fait se sentir vivants.