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Le Pakistan par la route

Maud Vanpoulle


Au Pakistan par la route : entre les Écrins et Trango, six mois de voyage, de montagne et de ski.

23 000 km, un camion, des skis et un rêve de granite : du Caucase au Pamir, puis au Karakorum, récit d’un voyage où le chemin est devenu l’objectif.

Partir.

Tout part d’un rêve : les tours de Trango, leurs falaises de granite assez grosses pour nous intimider et stimuler nos cœurs d’alpinistes et de grimpeurs. Le scénario classique est connu : avion, camp de base, attente d’un créneau, tentative, retour au quotidien. Belle aventure déjà, mais quelque chose sonnait faux dans ce saut de puce en avion vers un massif lointain. Qu’y a-t-il entre les Écrins et Trango ? 

Alors nous sommes partis par la terre, en camion, pour six mois. Il ne s’agissait pas seulement de rejoindre le Karakorum, mais de skier dans le Caucase, les montagnes de Fann et le Pamir, de grimper au Kirghizistan: d’utiliser toute la palette de nos jouets alpins au gré des saisons, et d’éprouver dans nos corps la distance entre ici et là-bas. 

Géorgie : skier à vue.

Nous nous propulsons en Géorgie en 6 jours et 45 h de route. Première énigme administrative : le visa de transit russe, qui nous vaudra trois allers-retours à Tbilissi, ponctuant nos visites des montagnes du Caucase. 

Nous arrivons dans le massif du Kazbegi à 3h de la capitale sans information, avec la seule certitude qu’il y a des montagnes avec de la neige dessus. Nous apprendrons plus tard qu’un topo de ski existe. Peu importe : dans ces grands reliefs sans forêt, il est facile de naviguer à vue, et l’improvisation s’est révélée gagnante presque à chaque fois. Nous enchaînons les sorties dans des conditions incroyables de poudreuse, avec le Kazbeg en toile de fond, en redescendant dormir au camion, qui encaisse des nuits parfois à -20. Partout, nous sommes bien accueillis. Un garde forestier content d’avoir de la compagnie nous invite à manger et ne comprendra jamais pourquoi nous préférons notre fourgon à ses lits de camp.

Après un deuxième passage à l’ambassade, cap à l’ouest, vers la Haute-Svanétie et ses tours de pierre accolées à chaque maison, au pied de l’Ushba, du Shkhara et du Tetnuldi. Ici, changement d’échelle : pour atteindre les grandes montagnes, la tente devient indispensable. Début avril, les conditions soudainement printanières - quelle chance! - nous autorisent la face sud de l’Ushba. Depuis le col, la vue plonge sur le Caucase russe et l’Elbrouz. Nous nous élançons seuls dans cette pente raide, étonnamment stabilisée, puis skions au milieu des séracs du glacier. Une expérience aussi belle qu’inattendue. Le Shkhara, lui, nous refuse son impressionnant couloir en banane au milieu d’une face raide, faute de neige suffisamment collée sur la glace. Il ne faut pas trop en demander! 

Reste à traverser la Russie, Tchétchénie et Daghestan, en trois jours de transit, et à constater que l’accueil y est bien plus chaleureux qu’on ne pourrait l’imaginer en écoutant seulement les médias, la peur qu’ils façonnent dans les esprits.  

Pamir: ski sauvage.

De l’autre côté du Caucase, on entre vraiment en Asie. Les frontières deviennent un morceau du voyage (4 h pour passer, si l’on a de la chance), puis viennent 2 500 km de steppes et de désert kazakhs. Au Tadjikistan, l’Afghanistan n’est qu’à une rivière que la route longe pendant des kilomètres, et les habitants du Pamir accourent sur le bord de la route pour nous inviter à boire le thé.

Côté ski, la chance continue. Une belle ligne sur les pentes du Chimtarga malgré un demi-tour à 5100m avant le sommet, dans les montagnes de Fann au Nord de Duchambé, puis l’immersion dans l’immensité du Pamir. Ici, la montagne est à l’état brut et les possibilités de premières semblent infinies. Fin avril, la neige est loin de la vallée : il faut porter 20 km avec tout le chargement pour cinq jours, sans porteur ni mule. Les habitants des villages en bas ont du mal à imaginer ce que nous allons faire là-haut, et nous préférons ne pas trop leur en parler, de peur de les inquiéter. La récompense : la première à ski du Peak Patkhor, 6 083 m, par son couloir sud-ouest. Jackpot ! 

Au bout de la route.

Viennent ensuite la Chine, ses contrôles et ses 11 jours d’attente pour un visa pakistanais, puis le Pakistan et la vallée de Hunza. Après 12 500 km et 14 pays, nous avons bien atteint notre objectif : début juin, nous avons réalisé Eternal Flame sur la tour de Trango, quatre mois après le départ. Mais c’est une autre histoire.

Le chemin.

Partir par la route c’est parfois une contrainte, parfois une richesse. C’est accepter de longues heures de route et d’attente aux frontières, c’est accepter de prendre - et avoir - plus de temps. Mais c’est aussi une richesse insoupçonnée au départ : nous n’avons pas fait que traverser des pays et empiler des activités les unes après les autres. L’énergie positive avec laquelle toutes les personnes rencontrées semblent aborder la vie, en vivant pourtant avec trois fois rien, est une leçon de vie dont il faudra tâcher de se souvenir une fois rentrés. Traverser ces pays et réaliser à la fois la beauté du monde et celle de notre propre pays en y revenant ne serait-il pas une petite goute d’antidote à la peur de l’étranger ? Sans trop le chercher, notre rapport à la montagne s’est déplacé. La réflexion, au fil de la route, s’est imposée. L’alpinisme d’aujourd’hui sait tout faire pour réduire l’incertitude. Pourtant, l’incertitude n’est-elle pas au cœur même de l’alpinisme? La philosophe Hartmut Rosa parle de « rendre le monde indisponible » comme d’un antidote à un monde que nos sociétés veulent toujours plus maîtrisable, plus accessible, maintenant et tout de suite. L’alpinisme, ou le ski, s’il est l’allégorie de quelque chose, c’est sans doute de l’inutile. Or l’inutile n’est-il pas hautement nécessaire dans un monde qui cherche à tout rentabiliser et optimiser ? Ce qui nous attire dans la montagne, ce n’est pas le plus haut, le plus vite ou le plus loin, et pour cela le plus maîtrisable, mais le beau, le partage, l’entraide, le temps suspendu.

Repartir ?

Sûrement. Mais d’abord, laisser infuser, ne pas empiler une aventure après l’autre trop vite. Ensuite, certainement continuer d’imaginer des traversées, des enchaînements, avec un camion ou un bateau, et des skis, mais avant tout une aventure humaine, une immersion. Tracer des lignes sur la carte, esthétiques, sinon à quoi bon! Peut-être que repenser nos imaginaires de montagne commence là, sans mot d’ordre: se demander ce que nous allons chercher là-haut, s’attarder sur comment nous voulons nous y rendre pour se laisser surprendre par le chemin.

 

Quelques faits: 

  • 23 000km aller-retour dans un Ducato L1H3 non 4x4.
  • On a arrêté de compter le nombre de frontières.
  • Ski de la face Sud de l’Ushba en Géorgie depuis le col Sud.
  • Ski de la face SE depuis l’épaule (5100m) du Chimtarga au Tadjikistan, montagnes de Fann.
  • 1ère descente à ski du Peak Patkhor 6083m par le couloir SO au Tadjikistan, Pamir. 
  • Ascension d’Eternal Flame sur la tour de Trango 6239m.
  • Kyrghyzstan, vallée d’Aksu, ascension de la voie Perestroïcrack sur le Peak Slesova 4240m