Communauté

L'Envers De La Piste

Franck Bernes


La station de Saint-Hilaire-du-Touvet, située dans le massif de la Chartreuse, aurait dû fermer. Une coulée de boue, un budget communal à bout, un enneigement qui se dérobe. Pourtant, elle tourne toujours, grâce à une poignée d'habitants qui ont décidé que certaines choses ne se ferment pas.

Cécile est retraitée. Elle travaillait chez Météo-France. Elle passe maintenant ses week-ends d'hiver en haut d'un téléski, les mains dans la mécanique des remontées mécaniques. L'entretien ne s'arrête pas les jours de fermeture. Les pylônes et les machines n'attendent pas la saison pour tomber en panne, et personne ne viendra les réparer à sa place. Elle a passé sa carrière à mesurer la neige, la température, les précipitations. Les chiffres, elle connaît. Elle sait mieux que quiconque ce que signifie un hiver qui recule d'année en année, ce que valent les données quand elles annoncent ce que personne ne veut entendre. Elle consacre maintenant sa retraite à maintenir debout l'endroit où cette neige, quand elle daigne tomber, a encore un sens.

Ce paradoxe est le cœur de Saint-Hilaire-du-Touvet. Une station que la logique économique a condamnée. Qui tient debout par entêtement. Par la conviction tranquille que certaines choses méritent qu'on se salisse les mains pour elles, même quand le marché a rendu son verdict. Le verdict, ici, on l'a lu, on l'a rangé dans un tiroir, et on est remonté sur les pistes. Avec les outils qu'on avait. 

L'entêtement est silencieux, ici. Anonyme. Des gens qui se lèvent tôt le samedi matin pour que les remontées tournent, sans autre raison que la certitude que quelqu'un doit le faire. La sobriété du geste est ce qui le rend imparable.

Quand la montagne cède

Les chiffres ne plaident pas. Cinq téléskis. Sept pistes. Cinq cents mètres de dénivelé. Huit cent quinze mètres d'altitude, là où l'or blanc se fait de plus en plus rare, là où les hivers s'allègent d'année en année avec une constance qui n'a plus rien de climatiquement anodin. En décembre 2021, une coulée de boue torrentielle a détruit une bonne partie du domaine. La commune n'avait plus les moyens techniques ni financiers d'assurer l'exploitation. La fermeture définitive semblait écrite, irréversible, raisonnable même, aux yeux de ceux qui regardent ces choses depuis les bureaux.

Ce qui s'est passé ensuite n'existe pas dans les manuels de gestion de stations. Près de deux cents habitants ont décidé de se réunir. Ils se sont renseignés, soumis à la réglementation, formés à des métiers qu'ils n'avaient pas choisi d'exercer. Ils ont pris en main les caisses, les pistes, les remontées, la location. Certains quelques heures par week-end. D'autres des journées entières. Les plus assidus une présence quasi permanente, hiver comme été, quand personne ne regarde et qu'il n'y a ni neige ni public pour justifier l'effort.

Ensemble, ils font tourner ce que le système avait décidé d'arrêter. À quelques kilomètres des grandes usines à skieurs environnantes, Saint-Hilaire ressemble à ce que le ski était avant de devenir une industrie. Artisanal. Ancré. Transmis de main en main. La passion, l'ancrage local, la transmission, la résilience. Des mots que l'on entend souvent dans les discours sur la montagne. Ici, ils décrivent quelque chose de précis, de quotidien, de physique.

Dix euros pour glisser

Le shop de location vaut le détour. Une salle hors sac aux murs couverts d'affiches défraîchies. Une table, un ordinateur, quatre chaises. Et au fond, derrière une porte entrouverte, le matériel aligné avec le soin qu'on réserve aux choses précieuses. Des skis juniors en majorité, à peine quelques paires au-delà de cent soixante centimètres. Des millésimes qui traversent les décennies sans complexe, encore quelques modèles du XXe siècle, étroits, fonctionnels, indifférents aux tendances. Très peu de skis récents dépassant les soixante-cinq millimètres au patin. Le genre d'arsenal que les grandes enseignes ont relégué aux caves depuis longtemps, et qui ici constitue le cœur vivant du dispositif.

Le parc est largement suffisant. Il est bien plus aisé d'apprendre le ski sans les artifices du ski moderne, sans le carbone et les spatules généreuses qui pardonnent tout et n'apprennent rien. Dix euros pour être équipé. Dix autres pour le domaine, en possession du forfait que les bénévoles ont baptisé le forfait sourire. Soixante euros pour la saison entière. La station n'ouvre que les week-ends et une semaine en février, sous réserve de neige. La piste de l'École est dotée de canons à neige, seul luxe que le domaine s'autorise, seule concession à la modernité technique.

L'odeur du fart chaud dans le local de location. Le bruit métallique des fixations qu'on clipse sur des chaussures trop grandes pour des pieds trop petits. La file devant la caisse, des enfants qui ne tiennent pas en place, des adultes qui savent exactement où ils vont. Ces détails ne figurent dans aucun rapport sur l'avenir du ski de proximité. Ils sont pourtant tout ce qui compte. L'essentiel, ici, est toujours concret. Toujours à portée de main.

Une géographie intime

Ils sont charpentiers, informaticiens, zingueurs, retraités. Ils ont glissé avant de marcher. Découvert le vert, le bleu et le rouge avant toutes les autres couleurs. Ils ont passé leur enfance sur Pierre Dorée, Les Gélinottes, La Combe. Ces noms résonnaient dans leur enfance comme des géographies intimes, des repères fondateurs, des promesses d'altitude tenues chaque week-end d'hiver. Un câble, des perches, et les pentes d'une forêt qui constituaient, pour une génération entière, l'étendue du monde skiable et désirable.

Ils défendent quelque chose de plus ancien que l'économie, de moins quantifiable que le chiffre d'affaires. Le droit de transmettre à leurs propres enfants ce que glisser veut dire, là où ils l'ont appris eux-mêmes. Ce que cette transmission implique de concret : des matins glacés sur des remontées mécaniques, des heures de bénévolat invisibles, une mécanique apprise sur le tard. Ce qui ne figure dans aucun bilan comptable et qui pourtant résiste, week-end après week-end, saison après saison.

La satisfaction de se livrer pour défendre un territoire ne se mesure pas en heures passées. Elle se lit sur les visages. Elle s'entend dans la manière dont ils parlent de leurs pistes, avec la précision de ceux qui connaissent chaque virage, chaque bosse, chaque plaque de glace qui réapparaît au même endroit chaque janvier. Un savoir du corps, transmis par la pratique et par l'exemple, que nulle part ailleurs on ne trouvera à ce prix. Ou à n'importe quel prix.

Le paradoxe des grandes stations

Saint-Hilaire existe en creux de quelque chose. Le ski, tel que l'industrie l'a façonné depuis quarante ans, s'est construit sur une logique de concentration, d'agrandissement, d'interconnexion. Les petites stations ont été absorbées, fermées ou condamnées à la marginalité. Les forfaits ont grimpé. Les équipements ont proliféré. Le ski est devenu, pour une fraction croissante de la population, un loisir hors de portée. Ce mouvement a un auteur. Une série de choix qui ont systématiquement privilégié la croissance sur la transmission, le rendement sur le geste.

Saint-Hilaire répond par la pratique. Des gens qui se relaient sur des pylônes, qui tiennent des caisses le dimanche matin, qui apprennent la mécanique des remontées parce que personne d'autre ne le fera. Ce que l'on retrouve ici ressemble étrangement à ce que le ski aurait pu rester si la logique du rendement n'avait pas fini par tout absorber. Ça n'a pas de nom. Ça n'en a pas besoin.

La question ne se pose pas en ces termes à Saint-Hilaire. Personne ne tient de discours sur le modèle alternatif, sur la décroissance, sur le ski de demain. On tient des câbles. On répare des pylônes. On ouvre les caisses à neuf heures et on les ferme quand le dernier skieur est rentré. La philosophie peut attendre. Le câble, non.

Un autre monde

Dernier jour de la saison. Le parking est plein. Les gens se reconnaissent en descendant de voiture, s'interpellent à travers les toits des voitures garées en épi. Les enfants courent entre les adultes. La neige commence à faire défaut sur les bords de piste, laissant apparaître des plaques d'herbe jaunie que personne ne semble vouloir regarder. Les visages portent ces sourires qu'on ne fabrique pas. Quelques paires de skis avaient fait le voyage dans le coffre de la voiture. Elles resteront sur place, sous les pieds d'un bénévole ou d'un enfant venu découvrir la glisse pour la première fois.

Puis nous repartons. Vers les grandes stations, leurs forfaits à la journée, leurs plans de développement, leurs études de marché commandées à prix d'or. Vers le ski tel que le marché l'a façonné, optimisé, tarifé jusqu'à l'os. La route qui redescend vers la vallée est longue. Le Grésivaudan s'étale en contrebas, indifférent. La même neige. Une autre planète.

Sur le parking, au moment de partir, un enfant tombe. Il se relève seul, sans se retourner, et repart vers la piste. C'est précisément pour ça qu'ils sont là.

 

Ce récit fait partie de Contre-Pente, une série originale ZAG qui raconte l'autre versant de la montagne et de la culture ski.