One more line EP 2 : Pierre-Yves Leblanc
LE SKIEUR QUI DÉFIAIT LA PESANTEUR.
Après un crash qui a mis fin à sa carrière, Pierre-Yves Leblanc a retrouvé le chemin de la neige, redéfinissant ce que signifie véritablement d'être à l’écoute de la montagne. Rencontre avec un pionnier qui a troqué les piquets rigides du ski alpin pour la liberté absolue du freeride.
À la fin des années 90, le ski freeride était un tout autre monde. C'était brut, impitoyable, et cela exigeait un niveau d'engagement physique que peu possédaient. Pierre-Yves Leblanc était de ceux-là. Précurseur de son temps, il dévalait dans la ligne de pente, des skis rigides aux pieds. Droit dans des lignes massives à faire exploser le coeur de n'importe qui. Il a repoussé les limites du possible bien avant que le matériel ne parvienne à rattraper l'imagination des skieurs.
De compétiteur désabusé à professionnel sponsorisé vivant le rêve à Whistler, Pierre-Yves s'est taillé une réputation en envoyant toujours plus gros. Mais plus on vole haut, plus la réception est brutale. Lors d'un voyage en Amérique du Sud sur une saison avare en neige, une réception de barre a mal tourné. Cinq mètres d'erreur, c'est tout ce qu'il aura fallu. Son corps a encaissé le premier choc. Ses sponsors ont suivi, marquant un coup d'arrêt brutal à sa carrière professionnelle, le temps d'un battement de coeur.
Une conversation avec un skieur façonné par l'impact.
Tu as commencé dans le monde ultra-rigide de la compétition. Comment as-tu fini dans le freeride?
P.Y.L. — J'ai fait du ski de compétition toute ma vie, et j'ai fini par détester ça. C'était que des restrictions : tu ne peux pas faire ci, tu ne peux pas faire ça, pas de fun, pas de copines, pas de fêtes. J'ai fini par me dire : "Rien à foutre de la compète, ça craint." Juste après avoir arrêté, je suis parti au Costa Rica et j'ai rencontré des surfeurs pros. Tous les matins au lever du soleil, ils étaient dehors à prendre des vagues. Je leur ai dit qu'ils avaient la vie ultime, et que le ski ça craignait parce que c'était juste tourner autour de piquets bleus et rouges sur de la glace. Ils m'ont regardé et m'ont dit : "De quoi tu parles ? Le ski, c'est rider des montagnes massives dans la poudreuse. C'est exactement comme le surf, il faut que tu ailles essayer." Alors j'ai fait mes sacs, j'ai bougé en Colombie-Britannique et j'ai découvert le freeride.
À l'époque, le freeride c'était un tout autre affaire. Comment le matériel dictait-il ta façon de skier ?
P.Y.L. — À la fin des années 90 et dans les années 2000, les skis n'étaient juste pas encore au point. Skier, c'était surtout tirer des lignes droites. On ne pouvait pas vraiment tourner ou skier des sections techniques. Si je ferme les yeux et que je repense aux lignes que je skiais à l'époque, mon coeur bat encore à cent à l'heure. C'était tellement intense. Aujourd'hui, le truc le plus cool, c'est que je prends beaucoup plus de plaisir sur des lignes techniques parce que les skis sont tellement plus maniables. Ils pivotent, on peut slasher, c'est carrément plus joueur. La ligne de choix aujourd'hui est une ligne joueuse, si on la compare aux immenses lignes full send du passé.
Cette intensité s'est vite transformée en carrière professionnelle. À quel moment tout s'est arrêté net ?
P.Y.L. — Après quelques années de compétition, j'ai gagné un event et Atomic m'a appelé. Ils m'ont dit de bouger à Whistler, m'ont filé un salaire et un budget pour skier à plein temps, et m'ont demandé d'arrêter le snow. Ça n'a pas été trop dur pour moi ! Je me suis donc installé à Pemberton et j'ai ridé à plein temps. Mais quelques années plus tard, je suis parti en Amérique du Sud pour une très mauvaise saison. C'était pelé, mais je skiais à mon meilleur niveau. Je me suis fait surprendre sur une barre rocheuse, j'ai tiré un tout petit peu trop à droite et j'ai atterri 5 mètres à côté de la réception prévue. J'ai atterri directement dans les rochers. J'ai cru que j'étais mort. J'ai survécu, mais c'était la fin de ma carrière. C'est arrivé en septembre. En novembre, j'avais une broche dans le fémur, plus aucun sponsor, et j'ai dû me trouver un vrai boulot.
Comment on se relève de ça pour retrouver la joie d'être sur les skis ?
P.Y.L. — Ça a pris du temps, mais dix ans plus tard, j'étais de retour à 100 %. Sauf qu'aujourd'hui, j'ai aussi une vie. J'ai une maison, une famille, et je suis super heureux. En ce moment, je skie avec mes enfants et c'est le truc le plus fun au monde. Je peux les emmener sur tous les spots que je connais et partager ça avec eux. Re-skier avec eux, c’est le meilleur sentiment au monde. Honnêtement, je dois dire que c’est presque plus amusant aujourd’hui qu’à l’époque.
Cette joie s'accompagne clairement d’une nouvelle approche. Comment est-ce que tu lis la montagne aujourd'hui ?
P.Y.L. — Quand je suis en montagne avec mes garçons, on essaie de se connecter à elle, d’essayer de lire les signes qu'elle nous envoie. Où est le danger ? Où est-ce qu'on est sûr ? Où est la bonne neige ? Je traite la montagne comme un être vivant. Son humeur change tous les jours avec la lumière et la neige. Chaque jour, tu dois la regarder différemment. Je ne monte plus jamais avec un plan tout fait. J’y vais avec une idée, mais ça change tout le temps parce que la montagne me dit : « Regarde ça, et par ici ? J’ai une petite corniche là-bas qui demande à être taillée. » Et je me dis juste : « Oh, ça a l'air pas mal, merci la montagne. » On s’adapte, on improvise, et on essaie de ne faire qu’un avec le terrain. C’est ce que j’essaie d’apprendre à mes enfants.
Tu traces des lignes avec quels skis ?
P.Y.L. — Je suis sur les Slap 104 en ce moment. Comme je le disais tout à l'heure, à l'époque on avait ces skis ultra-rigides avec lesquels tu ne pouvais rien faire d'autre que tirer droit. Aujourd'hui, j'ai envie de jouer. Les 104 sont parfaits pour ça parce qu'ils sont super maniables. Ils te permettent de slider, de pivoter super vite et de slasher le moindre relief que la montagne met sur ton chemin. Vu que je ne monte jamais avec un plan précis, j'ai besoin d'un outil capable de s'adapter instantanément à ce que le terrain me dicte. C'est exactement celui-là
Cet entretien fait partie de One More Line, une mini-série produite par ZAG, suivant des skieurs animés par l'obsession, documentant comment l'addiction à la montagne les fait se sentir vivants.