LE SHAPER CULTE
Julien Régnier est entré dans le shape par nécessité, alors qu'il était encore skieur professionnel. Vingt ans plus tard, son travail a façonné une culture du ski freeride. Il dessine aujourd'hui le futur du ski avec ZAG.
Dans le monde du ski freeride, il y a des noms qui circulent différemment. Dans les conversations au pied des pentes. Dans les ateliers où l'on parle de flex et de lignes de cotes. Dans la bouche des riders qui savent reconnaître, sous leurs pieds, la signature d'un shape particulier. Julien Régnier est de ceux-là. Un shaper dont le travail a fini par traverser les générations, non pas parce qu'il cherchait à construire une réputation, mais parce qu'il cherchait, depuis le début, à répondre à une question simple : comment faire en sorte qu'un ski permette de faire ce que la neige rend possible ?
La réponse, il l'a cherchée là où peu de gens auraient pensé à la chercher. Dans son propre corps. Dans sa propre pratique. Dans les lacunes du matériel disponible à l'époque où il était encore skieur professionnel. Ce cheminement singulier, de l'athlète qui réclame un outil qui n'existe pas encore au shaper qui finit par le concevoir lui-même, est ce qui donne à son travail une densité rare. Julien Régnier ne pense pas le ski depuis un bureau. Il le pense depuis la neige. Depuis le virage. Depuis la sensation, précise et fugace, de ce que peut être la glisse quand tout est juste.
Aujourd'hui, c'est à ZAG qu'il poursuit ce travail. Trois nouveaux prototypes freeride sont en développement entre les murs du ZAG Lab, à quelques encablures des faces nord de Chamonix. 95, 105, 110 millimètres au patin. Trois hypothèses sur ce que le freeride peut devenir. Rencontre avec un homme qui pense le ski comme on pense un langage, et qui n'a pas fini de le faire évoluer.
La neige précède l'atelier. C'est de là que vient ta vision ?
J.R. — La manière de concevoir des skis m'est venue assez naturellement et assez tôt dans ma carrière. Tout simplement parce qu'à l'époque, on n'avait pas de skis double spatule. Quand j'ai commencé le ski freestyle et qu'on avait besoin de skier en marche arrière, on n'avait pas les outils pour ça. J'ai donc dû demander à développer ce type de ski. C'est un peu le début de mon aventure en tant que développeur. On demande une spatule à l'arrière, les techniciens te demandent quelle hauteur, quelles dimensions. Il faut commencer à réfléchir, à faire des dessins, à poser des idées. Et ça a commencé comme ça.
Un bon ski libère le skieur. C'est aussi simple que ça ?
J.R. — Un bon ski est avant tout un outil performant dans son domaine d'activité, dans son rayon d'usage. Un bon ski aide à la performance, la facilite, permet au skieur de faire mieux, plus facilement. Ce n'est pas de la facilité au sens de la paresse. C'est une facilité qui ouvre des perspectives et des solutions. Un bon ski, c'est quelque chose qui t'apporte des choses et qui enlève certaines contraintes sur la neige.
Libérer le skieur, c'est créer des sensations. Le freeride y est unique ?
J.R. — Il peut y avoir des sensations de glisse très différentes. Selon les formes de spatules et de talons, les rockers, les relevés, les souplesses, on peut s'exprimer de manière très différente. Un ski freeride chargé ne skie pas de la même manière qu'un ski backcountry avec des montées de spatule plus généreuses et des flex plus progressifs. Ce sont des sensations différentes. L'un ou l'autre peut être excellent selon ton style et ce que tu veux faire. Chaque ski et chaque forme renvoient quelque chose de différent au skieur, et c'est ça que je trouve passionnant.
Chaque shape renvoie quelque chose de différent. Comment tu traduis ça ?
J.R. — Ça commence toujours par un besoin de skieur. Pendant des années j'ai répondu à mes propres besoins, parce que j'étais skieur professionnel. Aujourd'hui, j'écoute les jeunes, j'écoute les gens qui ont des besoins différents. J'aime aussi pousser les skis vers la performance et vers un esprit un peu compétition, parce que c'est là que se construit le ski de demain. Concrètement : une idée, un besoin, puis il faut y répondre techniquement. C'est là qu'il y a une petite part de magie, quelque chose de difficile à expliquer. J'essaie de comprendre comment les lignes de cotes influencent le comportement d'un ski. Avec tout ce bagage accumulé, je pose mes lignes.
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Tu dessines toujours seul. C'est une conviction construite à l'épreuve ?
J.R. — J'ai fait beaucoup d'erreurs par le passé en ayant trop de gens derrière l'épaule. Ce sont souvent des athlètes qui n'ont pas forcément l'habitude de lire un dessin technique. On peut dériver très facilement et finir avec un objet qui ne fonctionne pas parce qu'on a voulu écouter tout le monde. Je préfère un brief clair au départ, puis je fais mon dessin. Ensuite seulement il y a une relecture collective.
Entre le dessin et l'usine, il peut se passer beaucoup de choses ?
J.R. — Je me souviens d'un ski : quand j'ai reçu le dessin technique final, la spatule était très carrée. J'ai cru que c'était juste une exportation pixelisée du fichier, donc je n'ai pas vérifié. En réalité, la spatule était vraiment carrée. J'ai appris qu'il fallait toujours vérifier, s'assurer que tout le monde parle le même langage technique. Chaque fois que tu travailles avec une nouvelle usine ou de nouveaux collaborateurs, il faut du temps pour se comprendre et créer un langage commun.
Ces erreurs forgent une conviction. Ce que tu cherches ne change pas ?
J.R. — Quand je dessine un ski, je veux avant tout qu'il mette le skieur rapidement en confiance. Si tu te sens bien dès les premiers virages, tout devient plus facile. Mon ambition est toujours d'ouvrir vers le bas pour que le plus de gens possible puissent se faire plaisir. L'idée n'est pas de créer des skis de compétition pour des athlètes ultra-puissants. C'est de créer un outil de plaisir pour le plus grand nombre.
C'est cette vision que tu portes pour le futur du freeride au ZAG Lab ?
J.R. — Pour moi, ce qui définit aujourd'hui le plus ZAG, c'est le renouveau. Il y a une motivation très forte derrière la marque, beaucoup de nouvelles personnes, mais aussi un vrai passif technique et passionné, notamment avec Bastien qui a développé tout le laboratoire et l'ingénierie ces dernières années. Ce qui est très intéressant, c'est la flexibilité. Si j'ai une idée un peu folle, ce n'est pas très cher et c'est très rapide de la tester. Le processus est assez simple : une idée, des lignes de cotes, puis des allers-retours avec Bastien et Paul. On fabrique le prototype, on monte des fixations et on teste.